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Comment les sites (illégaux) de streaming de football réussissent à égaler les diffuseurs officiels

Comment les sites (illégaux) de streaming de football réussissent à égaler les diffuseurs officiels

Supporter de foot ? Cet été, vous étiez probablement à la recherche d’un site de streaming pour regarder l’un des nombreux matchs de la Coupe du Monde 2018. Et cet automne, vous êtes encore probablement en train de chercher une plateforme où regarder, à l’oeil, les prochaines rencontres de la Ligue des Champions, via des flux vidéo piratés et diffusés illégalement en ligne.
 

Pourquoi ne pas suivre votre équipe sur RMC Sports, sur Canal+, ou sur beIN Sports ? Tout simplement parce que ces diffuseurs officiels de matchs de foot connaissent souvent des bugs, qu’ils ne proposent pas tous les matchs et que c’est parfois compliqué de profiter de ces chaines sur sa box opérateur (surtout le cas de RMC Sport qui a raflé toute la Ligue des Champions).

Exactement comme quand il vous faut jongler entre Netflix, Amazon Prime, OCS et Canal Play pour regarder vos séries préférées, et que vous décidez, forcément sans le moindre scrupule, de vous rabattre sur des sites de streaming illégaux comme les clones de Zone Telechargement – parce que c’est gratuit et que tout y est, en une seule fois.  

 

Des pubs, des forums, des tchats et des abonnements

Le plus beau, c’est que vous n’avez même pas besoin de chercher de sites, si vous possédez le bon matériel. Aujourd’hui, il est ainsi facile de se procurer pour une trentaine d’euros, sur des sites marchands comme Alibaba, Gearbest ou Aliexpress, un Kodi – un lecteur multimédia qui permet, une fois les bons plugins installés, d’avoir accès (illégalement et en permanence) à une source illimitée de vidéos de rencontres sportives.

Résultat, selon un rapport du Centre national du Cinéma et de l’institut Médiamétrie, le visionnage de rencontres sportives via le live streaming illégal a réuni un million d’internautes français chaque mois, en 2017 – soit environ 20 % des audiences réalisées classiquement par les chaînes de télé, un tiers des téléspectateurs français. Le 14 février dernier, par exemple, lors de PSG-FC Barcelone, 332.000 personnes ont regardé la rencontre sur des sites pirates, plutôt que sur beIN – qui de son côté a comptabilisé 1,8 million de téléspectateurs. Autre chiffre, tiré d’une étude commandée par BeIN Sports : quelque 3,5 millions d’internautes français regardent les compétitions de foot en streaming illégal, dont la moitié de manière hebdomadaire.
 

Les sites de live streaming sportifs, comme LiveTV, RojaDirecta et Cricfree, ne se résument pas qu’au foot, évidemment, et proposent toute une gamme de rencontres sportives à regarder, du basket au rugby, en passant par le tennis, le cyclisme ou le hockey sur glace. Souvent, la qualité des événements diffusés est, d’une façon surprenante, très bonne. Finis, les joueurs pixellisés et les coupures : désormais, le streaming illégal est de plus en plus en haute définition… et fluide.  Comme de vraies plateformes professionnelles, les centaines de sites pirates (900 sont actuellement suivis par Médiamétrie) proposent à côté de ces matchs, des espaces “communautaires” – tels des forums, ou des tchats. Souvent, il faut s’inscrire pour y accéder. Et les sites qui ne vous font pas visionner de pubs pour se rémunérer vous proposent carrément… un abonnement, d’un prix comparable à beIN ou RMC Sports, sauf que cette fois, toutes les rencontres et tous les sports sont réunis.

 

Décompression, recompression

 Mais comment font les “streamers”, ceux qui diffusent toutes ces images, pour atteindre une telle qualité, et pour réunir autant de visiteurs (des millions) sans jamais flancher ? Commençons par une petite explication technique : les flux qui entrent et sortent des décodeurs numériques et des “Box” connectées à la télé par un câble HDMI sont normalement protégés par le HDCP 2.2, dernier système de chiffrage anticopie en date.
 

“Mais dans cette norme, il y a un aspect de rétrocompatibilité avec le HDCP 1.4, qui est une technologie complètement cassée : habilement, en utilisant des box ‘prêtes à pirater’, les hackers réussissent à faire croire qu’un module 1.4 demande du contenu à un module 2.2… et du coup, la protection 2.2 s’enlève. Ensuite, ils retirent la protection 1.4, qui est très facile à supprimer, et il ont alors accès à un contenu décompressé de très bonne qualité”, m’explique un expert du domaine, qui souhaite conserver l’anonymat. Après cette dé-compression, il est facile de re-compresser sur n’importe quel PC, à partir de logiciels libres d’encodage, puis de rediffuser le flux – dans sa définition d’origine.
 

Des “robins des bois” du streaming sportif aux mafieux

En fait, il y a plusieurs sortes de “streamers”. On trouve d’abord les “robins des bois” du streaming sportif, ceux qui “font ça parce qu’ils aiment leur équipe ou leur sport, et qu’ils veulent que tout le monde en profite, même s’ils n’ont pas d’argent”, remarque Mike Carver (il s’agit d’un pseudo, car lui aussi veut rester anonyme), étudiant en ingénierie des réseaux, et créateur d’un site dédié aux nouvelles technologie, HTPC Guides, sur lequel il cause parfois de streaming. Ensuite, on trouve des “réalistes”, qui veulent partager leur passion pour le sport, mais qui veulent aussi gagner de l’argent pour que leur site soit pérenne – en proposant un abonnement, bien souvent.

Enfin, on trouve des individus “uniquement intéressés par l’argent, qui vous font regarder ou cliquer sur des pubs afin de visionner vos vidéos, et qui n’ont pas d’autre but. Parmi eux, des hackers qui vous demandent parfois de télécharger un logiciel (malveillant) pour regarder les matchs, ce qui leur permet ensuite d’utiliser votre ordinateur comme une machine zombie, afin de lancer plus tard des attaques DDOS ou de miner des Bitcoins, par exemple”, ajoute Mike.
 

Alain Durand, président fondateur de Content Armor, une startup rennaise spécialisée dans le domaine du watermarking (tatouage vidéo), lutte activement contre le piratage et le streaming illégal. Selon lui, “il y a de vrais passionnés qui diffusent des vidéos de façon désintéressée, et même artisanale, parfois juste pour un petit cercle d’amis, sans savoir se référencer sur internet… et il y a aussi des streamers industriels, basés dans des pays exotiques comme la Russie, Taïwan, la Grèce ou encore la Bulgarie, et qui sont de véritables mafieux. Comme Kim Dotcom avec feu MegaUpload, les gros sites de live streaming comme RojaDirecta ou LiveTV sont tenus par des gens qui font de l’argent en faisant quasiment semblant qu’il s’agit d’une offre légale”.
 

Igor Seoane Miñán, le mystérieux geek espagnol a l’origine de RojaDirecta, un site de partage de liens de vidéos (et non de diffusion) créé en 2005, gagnait près de 3000 euros par jour et son site était valorisé à plusieurs millions d’euros lors de sa fermeture par la justice espagnole en 2017. Aujourd’hui, le site revient fréquemment d’entre les morts après des fermetures successives (sous des extensions différentes et sous forme de sites miroirs), et difficile de savoir si c’est encore Miñán qui le gère… Mais toujours est-il que depuis, RojaDirecta a fait des émules, et a contribué à créer un véritable marché.  

 

Un business très bien rodé (et juteux)

Car le live streaming illégal d’épreuve sportives constitue actuellement un vrai business, qui réunit les fournisseurs (les pirates), des annonceurs (qui trouvent là un bon moyen de prospérer), et des intermédiaires. Ainsi, comme l’explique Europol au Parisien, les “réseaux de fournisseurs de flux vidéos”, qui exploitent des dizaines d’abonnements pour les pirater, sont constitués de “criminels en col blanc” – qui hébergent leurs serveurs en Russie ou en Chine (hors de toute juridiction européenne), et qui diffusent leurs flux piratés (décompressés puis recompressés) sur des plateformes de distribution de contenus légales (comme Amazon CloudFront ou CloudFlare, par exemple), en passant par de véritables “fermes”, situées en Asie du Sud-est. “Le secteur a évolué avec une montée en gamme de la qualité des images et de la stabilité des liens. Des intermédiaires rémunérés sont chargés de maintenir la connexion. Il y a une vraie industrialisation de solutions semi-professionnelles”, remarque notamment Jacques Bajon, de l’Institut de l’audiovisuel et des télécommunications (Idate).
 

“La seule raison pour laquelle les flux des pirates sont aussi bons, et parfois meilleurs que ceux des diffuseurs traditionnels, c’est parce que les streamers se soucient davantage de la qualité, même si leur but est juste de gagner de l’argent. Ils investissent énormément dans la recherche et l’encodage, pour s’assurer que la qualité de l’image soit la meilleure possible, et ils investissent aussi dans les équipements et l’infrastructure nécessaires”, estime pour sa part Mike Carver. Quant au profil de ceux qui sont “embauchés” pour entretenir les flux, il s’agit sans doute de spécialistes dans le domaine des nouvelles technologies : “en général, pour streamer à grande échelle, vous avez besoin d’être expérimenté techniquement en matière de réseaux, d’administration de systèmes et de conception d’infrastructures”.
 

Des réseaux très bien organisés, donc, qui balancent leurs flux en masse et en HD… et qui parfois vont jusqu’à utiliser les machines des internautes eux-mêmes pour diffuser leurs vidéos : ainsi, LiveTV propose un lecteur à télécharger, SopCast, qui repose sur le Peer-to-Peer (et non, sur un flux unilatéral), ce qui vous transforme en fait, vous et votre appareil (PC, tablette ou smartphone), en client-serveur, en rediffuseur, et donc en complice. Pour info, selon Similarweb, environ 30 millions d’utilisateurs dans le monde entier se rendent sur LiveTV chaque mois. De quoi générer, fort probablement, un bien joli pactole, pendant que vous regarderez, innocemment ou non, le prochain match de votre équipe favorite.
 

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Source : https://www.cnetfrance.fr/news/comment-les-sites-illegaux-de-streaming-de-football-reussissent-a-egaler-les-diffuseurs-officiels-39875509.htm#xtor=RSS-300021