Actualité

Comment Facebook a permis aux Gilets Jaunes de se mobiliser

Comment Facebook a permis aux Gilets Jaunes de se mobiliser

Les Gilets Jaunes ne seraient-ils en fait qu’un vaste groupe Facebook ? A l’origine de ce mouvement hivernal que certains comparent tantôt aux Sans Culottes de la Révolution de 1789, tantôt aux Poujadistes des années 1950, il y a le Web. Plus précisément, une pétition en ligne lancée au printemps dernier par une inconnue, Priscilla Ludosky, puis plusieurs vidéos postées sur Facebook cet automne, là encore par des inconnus – l’hypnothérapeuthe Jacline Mouraud et les chauffeurs routiers Éric Drouet et Bruno Lefevre. Tous réclamaient une baisse des prix du carburant à la pompe, et appelaient à un « blocage national ».

Si les Gilets Jaunes ne sont pas nés sur le réseau social de Mark Zuckerberg, ils s’y sont en tout cas clairement développés et organisés, leurs « animateurs » y étant très présents et actifs. Loin des syndicats, qui coordonnent traditionnellement les manifestations et les mouvements sociaux, les militants en jaune se sont ainsi donné rendez-vous, partout à travers la France, chaque samedi depuis le 17 novembre 2018, en passant par des pages et des groupes Facebook – telles que « Nous gilets jaunes », ou « Les gilets jaunes », qui comptent respectivement 39.000 et 54.000 membres. Sans parler des dizaines de pages et de groupes locaux, qui regroupent bien souvent plusieurs milliers de personnes, leur permettant d’échanger des dates et des lieux de rendez-vous, de se partager des articles de presse, ou plus globalement de discuter entre eux.


Chez les Gilets Jaunes, mouvement sans vrai chef, ce sont en fait les administrateurs de toutes ces pages Facebook qui sont devenus, par défauts, les leaders (ou « porte-paroles »). Le « canal historique » des Gilets Jaunes, Bruno Lefevre, Eric Drouet et Priscilla Ludosky gèrent ainsi le groupe « La France en colère !!! » (48.000 membres), depuis le début. Et à la façon de véritables influenceurs, ils postent en temps réel des « Facebook Live » et des sondages, afin d’entretenir leur communauté et d’instaurer un ersatz de démocratie participative en ligne. Maxime Nicolle, alias Fly Rider, gère de son côté le groupe Fly Rider infos blocages, 137.000 membres au compteur, sur lequel il organise des « live » quotidiens – façon Brut, il se filme lors des manifestations, et exprime avec des mots simples la colère des Gilets Jaunes.

Ces vidéos en direct apparaissent presque comme des médias parallèles. Car les Gilets Jaunes, qui ne croient plus pour la plupart aux médias traditionnels, suivent ces lives avec assiduité (plusieurs dizaines à centaines de milliers de vues à chaque diffusion), et discutent frontalement avec les administrateurs, n’hésitant pas à leur poser des questions, et à les critiquer si besoin – un bel exemple de démocratie directe et d’organisation « horizontale », en somme. En parallèle, des sondages permettent régulièrement aux militants online de se mettre d’accord sur des revendications communes.


Révolution.com


En fait, Facebook et les Gilets Jaunes étaient faits pour s’entendre. C’était quasiment écrit. Car si l’on en croit Tristan Mendès France, enseignant en cultures numériques à l’Université Paris-Diderot, « Facebook est l’espace idéal de floraison pour ce type de mouvement déstructuré, atomisé et sans véritable représentant : comme eux, le réseau social n’a pas de centre, il repose sur des communautés ». Ce mouvement, qui compte des jeunes mais aussi « beaucoup de personnes âgées », aurait-il pu naître ailleurs que sur ce réseau social, qui brasse 34 millions d’utilisateurs français de tous âges, pas forcément tout jeunes, et de toutes catégories sociales ? « Si Facebook n’était pas là, cette détresse sociale incontestable n’aurait jamais pu atteindre la proportion qu’elle a atteint en termes de visibilité », remarque en tout cas Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en sciences de l’information à l’université de Nantes.


Les Gilets Jaunes doivent une fière chandelle à Mark Zuckerberg, qui a modifié l’algorithme de son réseau social début 2018, pour mettre en avant les contenus personnels et les groupes, au détriment des pages des médias traditionnels. Ainsi, c’est en grande partie grâce à cet algorithme, dont le but est, selon le fondateur de Facebook, de permettre aux gens de « s’entraider » à partir d’un « terreau commun » et « d’aider à établir un dialogue direct et responsable entre les gens et leurs représentants élus », que leurs groupes ont pu rassembler autant d’internautes et gagner en notoriété. Jusqu’à se matérialiser en manifestations dans le monde réel, « IRL », aboutissant à des rencontres avec le gouvernement… et à des mesures en faveur du pouvoir d’achat.


Cette façon de s’organiser en ligne et de faire ensuite bouger les lignes fait forcément penser au Printemps Arabe, qui se serait développé entre autre sur Twitter et Facebook, ces deux réseaux sociaux ayant permis en 2010-2011 aux Tunisiens et aux Egyptiens de se mobiliser et de partager des infos. En ce début de 21e siècle, les révolutions naîtront-elles désormais toutes sur Internet ? L’algorithme de Facebook, qui permet aux messages d’Eric Drouet et Fly Rider de remonter dans les fils d’actu des internautes, et à leurs vidéos de devenir virales, Olivier Ertzscheid le surnomme « l’algorithme des pauvres gens », qui permet, « avec l’effondrement des corps intermédiaires (syndicats et partis politiques) » et « la multiplication et la prégnance des écrans et des pratiques connectées substitutives à la sociabilité physique », de dessiner « en creux un changement de sociabilité ». Finis, les bons vieux syndicats : place aux groupes Facebook. « Et à l’échelle du nombre d’utilisateurs de la plateforme, il serait fou de ne pas y voir le terreau d’un changement de société ou à tout le moins de la manière et des moyens de faire société », en conclut le chercheur.


Facebook, un outil d’empowerment ?


On a déjà beaucoup écrit sur la façon dont les Gilets Jaunes colportent des fake news, préférant croire toutes les « infos » qui sont partagées sur leur « média » à eux (Facebook), plutôt que celles venant des « journaleux », forcément menteurs et manipulateurs. Mais au fond, le problème avec l’algorithme de Facebook et tous ces groupes ne serait-il pas la façon dont les Gilets Jaunes sont enfermés dans une « bulle de filtre », où, commente le journaliste geek de Libé Vincent Glad, « ils ne voient presque plus que du contenu jaune » ? Jusqu’à entretenir leur colère, parfois en dépit du bon sens ? Jusqu’à accueillir en leur sein des trolls venus des extrêmes pour les phagocyter ? « L’opération gilets jaunes est un exemple de plus de la manière dont Facebook en particulier, les réseaux sociaux, et internet en général, ont facilité l’organisation des révolutions sociales mais en ont compromis la victoire », écrit encore Olivier Ertzscheid sur son blog. Et de citer le journaliste Jules Darmanin, qui explique sur Twitter que « les gilets jaunes se sont constitués grâce aux groupes Facebook », et qu’il est donc « logique qu’ils finissent comme des groupes Facebook : mal modérés, pourris par des éléments toxiques et remplis de gens qui ont des visions différentes pour le même groupe. »


Aux mains de tous ces Français des classes rurales, modestes ou populaires, parfois d’anciennes victimes de la fracture numérique devenues accros au Web commercial et aux discussions anti-élites, Facebook et les réseaux sociaux sont autant d’armes, d’outils d’empowerment. Un moyen pour ces « déclassés », qui se sentent oubliés et qui sont éparpillés un peu partout, de se regrouper enfin et de faire entendre leurs voix – même si cela implique un bien singulier et anarchique désordre.


Reste le souci de voir des gens militer et s’organiser politiquement sur un réseau social commercial, truffé de publicités et aux mains d’une grande firme américaine, au coeur de nombreuses polémiques liées à sa gestion des données privées. « La plateforme, est, tout comme le mouvement des Gilets Jaunes et tout comme l’avenir politique de nos démocraties, en équilibre sur un fil de plus en plus ténu. D’un côté, il y a l’ensemble des populismes qui n’attendent qu’une étincelle supplémentaire pour embraser des continents entiers. Et de l’autre, il y a la possibilité offerte d’un renouveau démocratique qui n’adviendra que pour autant qu’il soit capable de s’affranchir des dispositifs technologiques qui ont en partie refondé sa capacité d’espérance », conclut Olivier Ertzscheid.

Mais et si toute cette analyse n’était qu’un fantasme de journalistes parisiens ? « Attribuer la polarisation politique qui caractérise sans doute notre époque à Facebook est comme si on tentait d’expliquer la Révolution française uniquement par l’émergence de la presse d’opinion au 18ème siècle ou la montée en puissance des régimes totalitaires en Europe dans les années ’30 par le développement du cinéma et de la radio », écrit Nikos Smyrnaios, enseignant-chercheur au laboratoire d’études et de recherches ­appliquées en sciences sociales de l’université Toulouse-II, sur son blog. Selon ce spécialiste de l’utilisation politique des réseaux sociaux, « si le phénomène des Gilets jaunes n’aurait sans doute pas pris l’ampleur et la forme qu’il a aujourd’hui sans Facebook, l’usage politique de Facebook n’existerait pas lui sans une insatisfaction généralisée des populations envers l’ordre établi, qui n’a rien à voir avec l’outil ». Attention à ne pas inverser la cause et la conséquence, donc ?

à lire aussi

Source : https://www.cnetfrance.fr/news/comment-facebook-a-permis-aux-gilets-jaunes-de-se-mobiliser-39878049.htm#xtor=RSS-300021